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L’écrit de soi, pourquoi ?

L’incorrigible slasheuse que je suis a mis sur pause son projet de roman pour finaliser le premier jet d’un essai étroitement lié à l’exploration identitaire. Les premières pages datent de plusieurs mois : les mots y ont été jetés comme une manière d’expulser ma pensée et des sentiments trop intenses. Les maux qui débordent. Puis abandonnées dans mon ordinateur comme un exercice introspectif personnel, un journal intime de grande personne : qui cela intéresserait-il, de lire quelqu’un lécher publiquement ses plaies ? Il y a deux mois, un appel à manuscrits s’est présenté avec le thème :  écriture de soi, carnets autobiographiques, récits intimes. Un signe pour moi que cette tentative pourrait devenir un essai, mon premier essai. 


Mais alors que je m’apprête à rédiger la V2 de ce texte, un besoin de clarifier ma démarche et de poser mes intentions m’assaille. Comme ce fut le cas pour mon deuxième ouvrage, « Les Fêlés laissent passer la lumière ». Si rien n’a objectivement changé entre le mot où je considérais cela comme un ensemble de sept textes dans mon ordinateur et celui où j’ai osé l’appeler « un manuscrit », intérieurement quelque chose d’important se jouait. Je posais mes intentions. J’interrogeais le lien entre ces histoires, l’essence. Je suis profondément animée par la question du sens et je n’ai pu considérer ces textes comme un ouvrage qu’à partir du moment où j’ai su formuler le sens de ce que j’avais créé. 


Dans le processus de rédaction de mon essai, j’en suis actuellement à cette étape de questionnement de sens. Bien sûr, je me suis fixée des guidelines. La sincérité en fait partie, tout comme le fait de ne prôner aucune croyance ou expérience. Ne pas adopter de langage totalitaire qui chercherait à éduquer l’autre. Mais aussi, la volonté d’abandonner le récit solitaire au profit du récit partagé, un récit tourné vers l’autre et non replié sur lui-même. Pourtant, de nombreuses questions se soulèvent. Quelle différence entre un journal intime et un essai ? Quel intérêt à se raconter ? Quelle légitimité de l’écriture de soi ? Quel apport pour le lecteur ? Raconte-t-on les autres en se racontant soi ? Quelle est la définition d’un essai et quelle est la place du soi ? 


Remanier le réel et se redéfinir


Mes recherches m’ont amenée à visionner une conférence passionnante sur le récrit de soi, tenue par Boris Cyrulnik. J’en retiendrai ici que notre existence modifie la manière dont on perçoit nos souvenirs et que l’on remanie constamment la représentation de son passé. Nous souffrons à la fois du coup que nous recevons et de la représentation que l’on se fait de ce qu’on a vécu. Le récit offre une possibilité de remanier la deuxième souffrance. Remanier intentionnellement le réel par le récit. Écrire, c’est inscrire ce remaniement dans la matérialité. 


Des recherches sur l’apport du récit de soi dans le processus de rétablissement identitaire chez les personnes atteintes de troubles mentaux font état de son apport bénéfique en ce qu’il permet de dépasser le bouleversement et l’incertitude identifiées pour accéder à une « redéfinition de soi. » La narrativité est un support déterminant qui permet de donner du sens à un événement, de conférer une cohérence globale à l’ensemble des dimensions qui le constituent.

 
Cette démarche est-elle alors tournée vers soi-même ? Pour revenir à la conférence de Boris Cyrulnik, le chercheur évoque plusieurs artistes et oeuvres qui ont joué un rôle dans la ré-écriture de la culture. À une époque où les orphelins n’avaient « pas de valeur » et étaient voués à la perdition, Victor Hugo a écrit qu’ils avaient un monde intérieur et qu’en les accompagnant, on pouvait les « reprendre ». La toile « Le Radeau de la méduse » apparaît quant à elle comme un exemple de la peinture qui se fait récit et qui, par les récits qu’elle va provoquer, contribuera changer la morale. 


L’essai de soi comme registre de son devenir


Un essai commence par une ouverture à l’accident. Il n’est jamais intentionnel et commence avant l’essai-même. Dans Les Essais, Montaigne élabore sa réflexion à partir du principe de finitude du présent et invite le lecteur à se rendre à l’évidence : tout n’est qu’accident. Essai. Ce dernier devient écriture par le besoin de l’observateur, du philosophe, de tenir registre de son devenir dans le temps. Il devient écriture dans le besoin de communiquer les réflexions qui surgissent d’une suite d’essais, donnant lieu à la vie. 


Là où l’on sort du récit solitaire, c’est lorsque cette écriture ne se réfère pas uniquement et directement à soi-même mais touche à l’universalité qui relie tous les humains dans l’exercice qu’implique le fait de « creuser en soi ». À toucher du doigt le composant de l’expérience humaine qui est commun à tous. Là, on arrive à communiquer, à se ressembler, dans l’altérité que nous avons en nous-mêmes. Creuser en soi revient alors à travailler sur l’autre. 

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